Menaces de viol, de meurtre ou de torture… La justice enquête après les plaintes de femmes cyber-harcelées sur CuriousCat

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Une soixantaine de jeunes femmes sont visées depuis quelques mois par des messages très explicites de viol, de meurtre, de séquestration ou de torture sur le réseau social CuriousCat. (photo d’illustration) — GERALT / PIXABAY
  • Une soixantaine de jeunes femmes sont visées depuis quelques mois par des messages très explicites de viol, de meurtre, de séquestration ou de tortures sur le réseau social CuriousCat.
  • Plusieurs victimes ont voulu aller porte plainte, mais la plupart disent s’être heurtées à une indifférence générale, voire à un certain mépris de la part des policiers et gendarmes.
  • « Une première enquête a été ouverte à Lille le vendredi 29 mai. Et mardi 2 juin, une enquête a été ouverte par le parquet de Pontoise qui a confié les investigations à la section de lutte contre la criminalité organisée », explique à 20 Minutes Me Eric Morain, qui défend aujourd’hui 22 plaignantes.

« Je fantasme de vous découper au scalpel et déposer vos cadavres dépecés dans des sacs-poubelle à l’abattoir ». C’est l’un des messages qu’a reçus, il y a quelques semaines, Marjorie, une utilisatrice du réseau social CuriousCat. Comme elle, une soixantaine de jeunes femmes sont visées depuis quelques mois par des menaces très explicites de viol, de meurtre, de séquestration ou de tortures. « Je fais partie du super club des victimes d’un détraqué qui nous envoie des messages haineux, de viol, de torture, de mort et j’en passe. J’en ai reçu au total plus d’une centaine », raconte ainsi Marjorie.

Naomy, Donya, Masha, Marie, Louella, Illona ou encore Ophélie vivent elles aussi un véritable calvaire. Originaires des quatre coins de la France, de Lille, Lyon, Marseille, Béziers et de région parisienne, toutes racontent avoir reçu, du jour au lendemain, des centaines de menaces et d’insultes sur CuriousCat, un réseau social né en Espagne et détenu depuis 2018 par une société sud-coréenne, qui se présente comme « un lieu anonyme de questions-réponses » et compte aujourd’hui des millions d’utilisateurs dans le monde entier.

Cyberharcèlement, doxing, menaces de mort…

« Ça a commencé pour moi en janvier dernier. J’ai été inondé de messages abjects, entre 10 et 30 par jour. Des descriptions très détaillées de torture et de viol, certaines faisant référence à des tueurs en série comme le “tueur de Montréal” Luka Rocco Magnotta, et quelques messages personnalisés sur des choses que je racontais sur mon fil Twitter », raconte Marjorie à 20 Minutes. «  En tant que victime de viol, c’était très difficile de lire un inconnu qui décrivait comment il allait me violer et me tuer. Je ne comprenais pas pourquoi on me voulait autant de mal, j’ai même à un moment suspecté d’anciennes personnes de mon entourage, je suis devenue parano… »

Naomy a elle commencé à recevoir des messages malveillants début mars, juste avant le confinement. « J’ai reçu énormément de messages de haine, notamment à caractère raciste mais aussi une vidéo où l’on voyait des gens se faire décapiter, se faire crever les yeux. Ça m’a traumatisée », raconte la jeune femme qui réside dans le sud de la France. « J’ai ensuite commencé à en parler à des amis sur Twitter, et je me suis rendu compte que je n’étais pas la seule victime. Les messages qu’on recevait étaient même parfois des copiés et collés qui arrivaient sur nos comptes avec cinq à dix minutes d’écart ».

Mais ce qui a le plus déstabilisé les victimes, ce sont les informations personnelles que le ou les harceleurs ont réussi à se procurer. « On a eu droit à des attaques personnalisées en fonction du profil des victimes. Certaines ont été ciblées par rapport à leur orientation sexuelle, à leur couleur de peau, à leur métier… L’une d’entre nous a reçu des menaces qui visaient sa fille âgée d’à peine un an, et le harceleur a même retrouvé l’adresse personnelle de l’une d’entre nous », explique Naomy, qui par peur d’être agressée physiquement, a dû quitter son appartement pendant près de trois mois pour se réfugier dans un lieu plus sûr. Au cyberharcèlement s’est donc ajouté le doxing, une pratique qui consiste à rechercher et à divulguer sur Internet des informations sur l’identité et la vie privée d’une personne dans le but de lui nuire. « Tout ce qu’il a pu trouver sur nous sur les réseaux sociaux, il s’en est servi pour attaquer ».

« On n’a pas du tout été soutenues »

Plusieurs jeunes femmes ont voulu aller porter plainte, mais la plupart ont dû faire face à une indifférence générale, voire à un certain mépris. «  À la police, on m’a dit que ce n’était pas grave, que tant qu’il n’avait pas l’adresse de mon domicile, il ne fallait pas que je m’inquiète. On ne m’a pas prise au sérieux, et on a même essayé de me dissuader de porter plainte », raconte Naomy, en colère face à l’attitude des policiers. « J’ai appelé plusieurs fois le 3919, le 17, je suis allée dans deux commissariats différents, personne n’a voulu m’aider ! » A d’autres, on leur a dit qu’une plainte ne servirait à rien, et qu’il valait mieux prendre son mal en patience, et attendre que tout se tasse.

Pour essayer de faire bouger les choses, Naomy a donc décidé de parler publiquement de cette vague de cyberharcèlement en lançant sur Twitter le hashtag #CCabuse [CuriousCat Abuse]. Plusieurs victimes ont alors raconté leur calvaire en partageant des captures d’écran des messages reçus. « Grâce au hashtag, on a réussi à identifier une vingtaine de personnes en plus, qui aujourd’hui ne se sentent plus seules », explique la jeune femme qui a aussi créé une boucle WhatsApp de discussions et d’entraide. « Ça a été un soulagement de voir que je n’étais pas toute seule, et à ce moment-là, c’est la colère qui a pris le dessus », raconte également Marjorie.

« Cet individu s’en est pris à nous car nous sommes des femmes et qu’il nous hait », explique-t-elle. Une théorie partagée par plusieurs victimes qui pensent que le ou les auteurs de ce cyberharcèlement pourraient être  un Incel, un terme qui désigne un individu qui appartient à une communauté en ligne misogyne dont les membres se définissent comme étant incapables de trouver une partenaire amoureuse ou sexuelle. « On est plusieurs à penser qu’il s’agit d’un seul et même individu. On l’a même surnommé entre nous Kévin, pour se moquer de lui et dédramatiser un peu la situation. Mais aussi pour le personnifier, et montrer que tout ça n’est pas que virtuel ».

« Le confinement a multiplié les phénomènes de cyberharcèlement »

Plusieurs victimes, désormais réunies en collectif ; ont décidé de faire appel à Me Eric Morain, avocat spécialisé dans le cyberharcèlement, pour les défendre et porter l’affaire en justice. « On a enregistré à ce jour 22 plaintes à Lille, Angers, Lyon en passant par Marseille, Narbonne, Béziers, Nanterre ou encore Pontoise. Une première enquête a été ouverte à Lille le vendredi 29 mai. Et mardi 2 juin, une enquête a été ouverte par le parquet de Pontoise (Val-d’Oise) qui a confié les investigations à la section de lutte contre la criminalité organisée », explique à 20 Minutes Me Morain, qui s’attend encore à d’autres dépôts de plainte de victimes qui l’ont contacté. « Mes clientes ont reçu des messages totalement abjects qui les ont très fortement impactées, vraiment. On est en face d’un ou de plusieurs grands déséquilibrés », précise l’avocat.

Selon lui, le confinement a multiplié les phénomènes de cyberharcèlement. « On a noté une sorte de désœuvrement de la part de certains individus qui s’est amplifiée durant cette période, une sorte de jouissance de susciter de la peur. Un certain nombre de messages – qui pouvaient aller jusqu’à 100 à 200 par jour – faisaient d’ailleurs directement référence au confinement », précise Me Morain. L’avocat déplore également les difficultés auxquelles ses clientes ont dû faire face pour se faire entendre. « C’est un problème trop récurrent. Policiers et gendarmes ont tendance à évacuer ces affaires d’un revers de main. Cela relève d’un manque de formation, de connaissances. Il y a encore un énorme travail à faire », note-t-il. Le service d’information et de communication de la police nationale (Sicop) a de son côté précisé que la police judiciaire avait été destinataire « de 15 signalements concernant CuriousCat depuis le mois de janvier, ce qui est peu par rapport au flux reçu quotidiennement via la plateforme spécialisée Pharos ».

La secrétaire d’Etat à l’Egalité entre les femmes et les hommes, Marlène Schiappa, s’est également emparée de ce sujet en interpellant CuriousCat. « Les plateformes doivent prendre leurs responsabilités », a-t-elle écrit sur Twitter, rappelant que le cyberharcèlement en meute est aujourd’hui puni de trois ans d’emprisonnement. Le réseau social CuriousCat a quant à lui expliqué être dans l’incapacité de bloquer les harceleurs en raison de l’anonymat. « C’est pour ça que nous collaborons avec la police en leur fournissant toutes les données que nous possédons sur les harceleurs », a indiqué la plateforme.

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