Kaolack : A la découverte d’El Hadji Mamadou Diouf, le professeur d’allemand accidentellement mort

Huit jours après le drame vécu par la famille Diouf, on est retourné chez eux au quartier Sam dans le Nord de la commune de Kaolack. Le balai des connaissances venues présenter leurs condoléances ne s’estompe pas. Institut Goethe, conseil départemental, ses collègues et élèves font le rituel chaque instant, comme si dans une partie de leurs pensées, ils refusent d’accepter l’évidence qu’est la mort de l’homme.

Sur place, les cœurs meurtris et les longues veillées d’insomnie n’ont pas empêché à ses frères et sœurs de témoigner sur l’homme qu’était El Hadji Mamadou Diouf, un homme bon, dans tout le sens du terme. Le professeur d’allemand donnait sans compter, son savoir, ses avoirs, sa personne, il ne se ménageait jamais pour secourir discrètement les besogneux. Des ordonnances des démunis aux inscriptions d’enfants de retraités du quartier en passant par les nombreuses réalisations dans les écoles de Kaolack, « Herr » était la réincarnation du bon samaritain.

« Au début, la famille était réticente, elle ne voulait pas parler à la presse mais ne pas le faire c’est comme trahir la mémoire de notre grand frère. Les conditions de l’accident ont été mal relatées par les journalistes car ils ont affirmé qu’El Hadji conduisait sa moto, alors qu’il n’en avait pas, et Dieu sait qu’il pouvait s’acheter même un véhicule, il avait les moyens, mais son humilité était sans commune mesure. Il avait un conducteur attitré, un jeune du quartier qu’il avait l’habitude d’appeler en cas de déplacement. Mais le jour de l’accident, il avait pris quelqu’un d’inconnu, après sa prière de Timis à l’école privée Mboutou Sow pour rallier le lycée Valdiodio Ndiaye », raconte lucidement Babacar Diouf son jeune frère, professeur de français au lycée de Koutal.

Continuant son récit, le jeune frère informe que : « le jakarta-man qui était avec mon frère au moment du choc mortel a pris la fuite, car d’après certains témoins, c’est lui qui a commis une effraction. Mais l’enquête de la police avance et les responsabilités seront situées ».

À 47 ans, El Hadji Mamadou Diouf était célibataire et sans enfant. Au fond de lui, il avait déjà choisi sa famille, ses parents qu’il chérissait et ses frères qu’il a encadré d’une main de maître de l’élémentaire à l’université et plus tard dans le monde professionnel.

« Quand il est sorti de l’école normale, il a été affecté à Dakar, mais il a tout fait pour servir à Kaolack car il disait que les parents étaient vieux et qu’il ne pouvait pas vivre loin d’eux. Il ne manquait jamais de venir s’enquérir de notre situation à l’université. Quand on touchait nos bourses, il nous demandait de partager avec les parents, comme il l’a toujours fait. Il nous disait toujours, vous avez un long chemin à faire, et les bénédictions parentales sont primordiales », témoigne avec un sentiment de désolation profond, que seul les liens insondables du sang peuvent provoquer, sa petite soeur Yaye Mara Diouf professeur de français au lycée Limamoulaye.
Dans le voisinage, les anecdotes de bienfaisance foisonnent les unes plus impressionnantes que les autres, des actes que même la famille d’El Hadji ignorait. « Le pompage des eaux en période d’hivernage que tout le quartier croyait être l’œuvre de la municipalité, c’est lui qui me donnait chaque semaine l’argent du carburant. Les frais d’inscription de dizaine d’enfants de retraités aussi, il était derrière, on ne vous parle des ordonnances d’indigents, et il n’en parlait jamais, il le faisait nuitamment en catimini, le tout avec son sourire légendaire. Monsieur ! on peut vous assurer que ce jeune homme était un saint en mission qui se cachait », révèle un vieux Laobé qui habite à quelques encablures de la maison des Diouf.

« Jardin botanique et salle multimédia d’écoles, installés avec ses amis allemands »

À l’école Serigne Amadou Cisse ou Sam 2 où il a fait son cursus élémentaire, le jardin botanique financé à hauteur d’un million par ses amis de la coopération allemande trône, verdoyant, derrière les salles de classes. Le maître des lieux, M. Soucka Diouf est hagard devant nos questions, le regard dans le vide, il verse des larmes, prend un mouchoir, s’essuie les yeux, prend deux gorgées d’eau avant de dire d’une voix faible: « El Hadji, une énorme perte ! ».
Entre deux hoquets, il continue son récit. « On a commencé à travailler avec lui en Octobre 2014, pour cette même année, ses amis allemands ont pris en charge 20 élèves orphelins ou démunis en leur octroyant une bourse de 42 milles 500 francs chacun. Chaque année, le nombre augmentait, pour 2018, il a donné 18 milles francs à chacun des 50 élèves sélectionnés. Il a équipé notre salle multimédia de 6 ordinateurs plus une imprimante grand modèle de 500 milles francs, doté de bicyclettes les élèves qui habitent loin de l’établissement. Il avait d’autres projets ambitieux pour l’établissement, hélas la mort est venue tragiquement nous l’arracher », nous éclaircit le directeur de l’école M. Diouf.
Au lycée Valdiodio Ndiaye où El Hadji Mamadou Diouf servait, l’administration comme les élèves sont encore sous le choc. Après l’hystérie collective qui avait envahi les lieux la soirée mémorable de l’accident, la plaie laissée béante par la perte du professeur d’allemand se panse difficilement.

« C’est en 2012 que j’ai rejoint le lycée mais à mon arrivée le projet PASCH qui lie notre lycée à celui de Tilman Riemenschneider d’Allemagne était déjà sur les rails. Il avait deux aspects, l’un était pédagogique et prenait en compte d’autres écoles comme Mariama Ba et le Prytanée militaire. L’autre aspect était social, il s’articulait autour de dotation de frais d’inscription aux lycéens, de frais de transport pour ceux qui habitent loin, d’assistance en frais médicaux et diététiques pour les élèves qui venaient de loin. Chaque année se sont des centaines d’élèves qui bénéficiaient de ces projets. Une salle multimédia d’un coût de 18 millions est en cours grâce à ce projet », nous renseigne le proviseur du lycée Mbaye Thiam. » J’ai eu à lui donner 20 sur 20 en note administrative, et il le méritait car il était la pièce maîtresse de la vie de l’école », conclut-il avec un brin de regret.

Du côté des élèves de l’établissement Valdiodio Ndiaye, les avis sont unanimes, Dior une de ses élèves se rappelle d’un homme qui aimait son métier et le faisait avec sérieux.

« Depuis qu’on est au lycée, on a jamais vu M. Diouf observer la grève, il ne s’absentait pas et faisait son cours avec le sourire. Il a aidé beaucoup de personnes qui avaient des problèmes d’inscription ou de fournitures. On l’oubliera jamais », dit-elle en sanglots.

Comme une prémonition, comme s’il voulait que son legs survive après lui, pas plus tard que ce mois de janvier, « Herr Diouf » a été le facilitateur d’un partenariat entre la ville d’Osterode et le conseil départemental de Kaolack. Une délégation allemande conduite par le maire Klaus Becker était reçue par le président Baba Ndiaye dans les locaux de l’institution étatique où divers partenariats ont été signés par les deux élus… pour la postérité.

Senenews